(Re)Garder un territoire // Les 400 vues

« J’ai rencontré Clémence, 22 ans, la co-présidente et chargée de partenariat pour “Les 400 vues”. Actuellement étudiante en Master Direction des projets culturels internationaux à l’Université  Paris VIII, c’est au sein de ce projet que Clémence a décidé de partager son énergie et sa passion pour l’art contemporain.

Car si Diaph 8 dialogue avec la photographie, il s’agit ici de porter notre regard sur une action toute particulière, visant à amener la photographie comme une ouverture sur l’autre, et sur sa culture. Le projet “Les 400 vues” et son exposition donnent la parole à ceux qui la font, et cela quelque soit leur culture ou nationalité.

Bien que l’actualité nous fasse refermer les frontières sociales, culturelles et politiques, ce projet est plus qu’une initiative étudiante, il veut bel et bien décloisonner et ouvrir les limites territoriales et culturelles par la fabrique de l’image. Clémence nous raconte ainsi comme l’association AP2I (Agence de Promotion et d’Ingénierie Interculturelles), créatrice du projet, a accueilli au printemps 2015 vingt jeunes photographes européens venus interroger le territoire parisien. »

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Lucine Charon : Comment est né le projet Les 400vues ? 

Clémence Thibault : Ce projet est l’un des premiers travaux de l’association AP2I. 

C’est en 2011, que cette association a été créée par Stéphane Assezat et trois autres bénévoles, au cours d’une mission en volontariat internationale de deux ans (2008-2010) en Tunisie. Il se heurte alors aux préjugés envers la population tunisienne et prend initiative de faire dialoguer les cultures et les nationalités à travers la création de projets culturels. Agence de promotion et d’ingénierie interculturelles est établit, et est désormais co-présidé par Stéphane Assezat. Il a fallu attendre l’implication de toute une équipe de bénévoles pour que Les 400vues voient le jour, avec comme volonté d’impulser une photographie inter-culturelle.

L.C : Qu’entends-tu par une “photographie inter-culturelle” ?

C.T : Le but du projet et de ses étapes était d’initier une dynamique et une richesse de dialogue entre plusieurs nationalités européennes, notamment euro-méditerranéennes, par l’acte photographique. Nous avons considéré la photographie comme un moyen de provoquer des rencontres au-delà des frontières. Il y avait l’idée de faire une image pour (re)découvrir un territoire donné et d’en conserver une trace et un acte.

LC : Et ton équipe ? Combien êtes-vous a travaillé sur ce projet ? 

L‘équipe des “400 vues” se compose d’une dizaine de bénévoles dont Mahaut Taudière (coordinatrice), Camille Constanty (chargée d’exposition), Solène Butavand (scénographe), Florian Brottes (community manager), Claire Samarcq (assistante artistique et chargée de communication), Claire Dester (graphiste) mais également des stagiaires comme Camille Martin et Jeanne Valensi en régie d’exposition, et Dialla Konate et Alma Soulez en communication. Cette équipe fait partie de l’ensemble des bénévoles d’AP2i qui compte environ une trentaine de membres. De précieux partenaires nous ont été aussi très utiles et nous on soutenus depuis près de deux ans comme le programme Erasmus + mais aussi l’Université Sorbonne Nouvelle, et le Label Paris Europe. 

L.C : Peux-tu m’en dire un peu plus sur le nom donné à cet évènement ? 

C.T Oui, bien sûr ! Tout d’abord, “Les 400 vues fait référence au film “Les 400 coups” de François Truffaut. Il est vrai que nous avons travaillé avec essentiellement des photographes et l’image fixe, mais la référence au cinéma est importante pour nous, surtout à ce film qui est un réel passage et une ouverture dans l’image et sa création. 
Ensuite “Les 400 vues” fait tout simplement appel aux vingt photographes qui sont les auteurs de ces images… tout est affaire de chiffre et de calcul ! 20 photographes x 20 arrondissements parisiens = 400 vues.  

L.C : Qui sont ses vingt photographes ? Comment les avez-vous sélectionné ? 

L’association AP2I et son équipe sont tournées vers cette volonté de mélanger les identités et les cultures. Ainsi AP2I souhaite développer l’ensemble de ses actions au sein de l’Europe, plus particulièrement au sein du bassin méditerranéen, et pour ses habitants. Il était donc essentiel de faire appel à des photographes euro-méditerranéens, voire même au delà de ses frontières. Grâce à l’aide précieuse d’Erasmus+ (un programme de la Commission Européenne) nous avons pu rentrer en contact avec quatre associations (Cross Culture Youth Group, DGT, ADEL et Karaman Youth Center) de cinq pays différents : l’Egypte, la Roumanie, la Slovaquie, la Turquie et la France. Cinq langues, cinq origines, cinq religions et cinq visions différentes se sont ainsi rencontrées pendant “Les 400 vues”. Un appel à participation a été réalisé selon des critères définis conjointement grâce à ces associations, et cela nous a permis de sélectionner les vingt photographes, quatre par pays et également quatre françaises sélectionnées par AP2i.

Square Claude Bernard - Clémence Thibault
Square Claude Bernard – Clémence Thibault

 

L.C : Si je comprend bien, Les 400 vues n’est pas seulement une exposition mais bien plus. Que comprend ce projet réellement ? Et quelles en sont ces étapes ? 

CT : “Les 400 vues”, c’est un appel à candidature pour quatre artistes entre 18 et 30 ans, une résidence de plus de deux semaines (du 15 au 28 juin 2015) à Paris, une volonté de dialogue et de professionnalisation vers l’image, un workshop d’éditing, des dîners interculturels et une exposition. En ce moment, nous exposons des photographies dans les vingt arrondissements de Paris, majoritairement en extérieur. Mais cette exposition n’est que le fruit d’un long travail de deux ans. “Les 400 vues” est un projet très complet car il se veut suivre toutes les étapes de la création. Nous souhaitions travailler avec et sur des images qui dialoguent avec un territoire précis, Paris et ses arrondissements. De plus, nous souhaiterions que les artistes sélectionnés soient totalement étrangers à ce territoire. C’est pourquoi le workshop leur offrait deux semaines de résidence au coeur de Paris. Grâce au FIAP, les artistes ont bénéficié d’excellentes conditions de logement et d’un confort de création ainsi qu’un échange sur la culture européenne et méditerranéenne . Nous souhaitions une véritable cohésion entre les photographes pendant leurs résidence. Encore une fois, “Les 400 vues” parle d’image et de sa diffusion, mais le projet est avant tout un vecteur social qui debouche sur une découverte et l’échange. 

L.C : Comment s’est déroulée la résidence ? Comment les artistes ont-il été accueillis ? Avaient-ils des contraintes dans leur processus de création ? 

C. T : En plus de partager leur lieu de vie, les photographes ont aussi partagé leurs emplois du temps ! Photographier un territoire que nous ne connaissons pas, peut être complexe. Il faut rappeler que les artistes sélectionnés ne sont pas tous photographes ou en apprentissage de la photographie. Ce qui plaisait à l’équipe d’AP2I, c’est justement ce mélange de « faiseurs d’image ». En effet, bien que tous avaient leur appareil photo, tous n’avaient pas forcément une pratique régulière de la photographie. Afin de photographier Paris, territoire nouveau pour eux, nous avons mis en place un protocole qui a été leur seule contrainte à respecter. Plusieurs journées ont été dédiées à la prise de vue, par le processus de marche et de la contemplation. Cette déambulation a été possible grâce à plusieurs bénévoles qui ont guidé les photographes dans chaque arrondissement leur expliquant l’histoire du lieu et ses anecdotes. La résidence a été aussi le temps et le lieu d’échange entre les artistes et deux photographes professionnels. Leur présence fut essentielle car elle a permis une réelle construction des images, aussi bien au moment de leur prise de vues, que dans la constitution de la série.

L.C : Les photographies réalisées pendant la résidence sont désormais exposées et accrochées dans les rues de Paris. Pourquoi cette volonté d’accrocher les photographies dans la rue ? Peux tu nous décrire l’accrochage ? 

C.T : Nous avons récupéré les images des artistes quelques mois après la résidence. Nous avons ensuite penser à l’accrochage qui correspondait à la manière dont les images ont été réalisées. 
La rue nous a paru tout de suite évidente comme un lieu de passage de circulation un lieu où les frontières sont quasi inexistantes. Nous ne cherchions pas forcément un accrochage qui soit parfait, c’est-à-dire que nous ne pensions pas à afficher les photographies, encadrées derrière une plaque de verre. Nous voulions les montrer brutes et les offrir à tous les publics. 
Notre expérience en tant que médiateur et médiatrice nous a aidé à penser cet accrochage. Ainsi très vite nous avons pensé à la rue et au square dans Paris même. Plus que des lieux pour montrer des images, ils sont aussi le lieu de rencontre des artistes et leur lieu de création pendant ce temps de résidence. 
Les photographies sont collées sur des planches de bois qui sont elles-mêmes présentées à l’horizontale dans les différents arrondissements de Paris. Le bois a été très vite une évidence comme support faisant référence au street-art mais aussi comme matériau riche et vivant à travailler pour cette scénographie un peu particulière. Nous avons fait appel à deux associations afin de nous aider à construire cette scénographie. Nous avons eu l’aide d’une bénévole, Solènne Butavand, qui a pensé avec nous ses panneaux de bois, avec l’aide du collectif La Collecterie de Montreuil, une structure qui travaille sur le réemploi d’objets usagés et qui fait également de la réinsertion grâce à son atelier de menuiserie (http://lacollecterie.org). Solène et l’équipe ont conçu une exposition fragmentée dans Paris. Eparpillées dans la capitale, ces planches s’offrent aux passants, libre à eux d’y jeter un coup d’oeil ou pas.


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L.C : Donc si je comprends bien les participants à ce projet ne sont pas intervenus dans la présentation de leur travail ou public ? Mais les artistes qui ont participé à la résidence ont-ils pu découvrir cette exposition urbaine ?

C.T : Non effectivement, les artistes n’ont pas souhaité intervenir dans l’exposition de leurs images qui nous ont été envoyés entre septembre et décembre 2015. Cependant aucun(e) ne nous a fourni des explications ou une volonté d’accrochage pour son travail. En effet, c’est peut être une des plus importantes surprises dans ce projet, nous aurions pensé que les artistes souhaiteraient prendre part à l’exposition de leur travail. Or il y a eu un détachement de leur part une fois les images données et il a été difficile de garder le lien de façon continue.  Nous avons donc dû penser l’accrochage indépendamment de leur volonté tout en respectant la logique d’intervention et de construction de ce projet. 

Cependant je tiens à souligner que deux des quatre artistes Égyptiens sont venus début avril à Paris afin de découvrir leurs images. Ils étaient ravis. Ils se sont investis dans cet accrochage et nous ont beaucoup aidés. Ces mêmes artistes envisagent d’ailleurs aujourd’hui de penser la continuité du projet “Les 400 vues” et d’en exposer une partie en Egypte au sein de l’association Cross Culture Youth Group. Cette démarche nous intéresse d’autant plus car, même si les images ont été créées dans et pour Paris, et montrées dans cette ville, il serait justement très enrichissant de voir comment ces images peuvent être perçues  et vues dans un autre pays.

L.C : Quel est donc l’avenir des 400 Vues ? Comment l’équipe d’AP2I imagine la suite ? 

C.T : Oui tout à fait, nous sommes en train de travailler actuellement sur l’organisation de plusieurs journées de médiation gratuite, pour tous les publics autour du projet. Elles seront organisées par Camille et Jeanne, nos responsables de la médiation au sein de l’association.
Il s’agira d’une déambulation urbaine avec le public pour penser l’image ensemble à travers la marche et la flânerie dans Paris. L’exposition est prévue dans les vingt arrondissements jusqu’au 30 avril, ensuite les équipes, je ne vous le cache pas, prendront seûrement une pause. Maid nous envisageons aussi de créer un support papier, un livre ou une brochure qui présenterait le travail de cette résidence et le résultat du workshop sur un support plus pérenne. Car il est vrai que l’accrochage dans un espace urbain implique que les images soient parfois arrachées, déchirées, et dégradées. Le livre serait donc une façon de contempler autrement ces images mais également de leur donner une forme, un poids et une autre visibilité. Et peut-être, par la suite, co-organiser avec nos partenaires, “Les 400 vues” du Caire, de Bucarest, de Bratislava ou d’Ankara !

 

 

Retrouvez les 400vues dans Paris

 

par Lucine Charon en avril 2016